Histoires, théories et pratiques féminines du projet

Objectifs pédagogiques

La féminisation des professions de l’architecture et de l’urbanisme est une réalité récente mais de grande ampleur. Préparée au XIXème siècle, la bascule a été largement réalisée à la fin du XXème siècle. Aujourd’hui, l’architecture n’a plus de genre et pour les femmes la conception de l’espace n’est plus cantonnée à la sphère domestique. En conjuguant des perspectives historiques, théoriques et praticiennes, ce séminaire se posera la question de ce que le genre fait à l’architecture et à l’urbanisme, en transformant – ou non – ses approches ou ses objets. Les femmes, en allant de la pièce à la ville, en raison de leur histoire collective et individuelle, ont-elles construit une approche proprement féminine du projet ?

Les séances sont conçues comme un ensemble. Quatre chapitres de séances se succèdent pour proposer à la réflexion collective des angles et des échelles d’analyse différentes. Les étudiants.es seront invité.es à parcourir des histoires, à discuter des théories, à analyser des projets, à travers des lectures, des visionnages d’extraits de film, mais aussi grâce à la rencontre de quatre invitées. Ce séminaire propose de porter un regard pluriel sur des histoires croisées en train de se faire, pour construire un regard critique à la fois historique et contemporain, conjuguant genre et architecture.

Ce séminaire est proposé par quatre femmes (unis dans le collectif DORA), architectes et enseignantes à l’ENSA Paris-Est, qui ont souhaité engager une démarche collective d’échange autour de la question du genre dans l’architecture et l’urbanisme.

Contenu du séminaire

Les séances sont prévus les lundis suivants de 11h à 13h

Chapitre 1. Fondements d’une théorie féminine du projet, de la pièce à la ville Anna Rosellini

Les essais sur l’habitat, son projet et son entretien écrits par des femmes et publiés entre les XVème et XIXème siècle sont des témoignages décisifs pour l’histoire de l’affirmation du concept de foyer. Dans les pages des livres, ce concept est analysé dans la perspective de définir une idéologie domestique féminine, voire un proto-féminisme. C’est dans ces écrits que l’égalité des sexes et le rôle déterminant de la femme dans la profession d’architecte sont revendiqués. Le foyer, ses limites, l’extension du concept de domestique sont quelques-uns des thèmes repris par des artistes et architectes qui, entre le XXème et le XXIème siècle, ont réagi aux changements sociaux et étudié des dispositifs dans lesquels les personnes deviennent les protagonistes de rencontres, de participations et d’appropriations capables d’articuler les relations entre les individus et la collectivité. À travers des lectures collectives et des sessions de séminaires d’analyse des écrits de Christine de Pizan, Catharine Esther et Harriet Beecher et Sophie Calle, nous retracerons des passages de l’histoire du concept de foyer. Les séminaires permettront aux étudiants.es de se familiariser avec les méthodologies de recherche inductives appliquées à l’étude d’une histoire interdisciplinaire de l’architecture.

Chapitre 2. Condition plurielle Ambra Fabi

Cette partie du séminaire explore la condition féminine dans la profession d’architecte, à partir d’exemples historiques et contemporains. Elle questionne la place des femmes dans un univers souvent façonné par des récits héroïques, traversés par des questions de pouvoir et de domination. Ce parcours vise à nourrir une réflexion critique sur la place des femmes dans l’histoire, la pratique, et la conception de nos environnements afin d’imaginer une architecture du partage. En prolongeant ces enjeux, le parcours s’appuie sur des exemples fictifs et concrets — du Panier d’Ursula Le Guin aux œuvres de Lina Bo Bardi ou de Charlotte Perriand, ainsi qu’aux collaborations des Eames, Venturi/Scott Brown ou Albini/Helg — pour questionner et rechercher comment récits alternatifs, pratiques collectives et design du care peuvent renouveler nos manières de concevoir et ouvrir la voie à une architecture qui parle de partage. L’objectif est d’ouvrir un espace de réflexion pour une histoire de l’architecture plurielle.

Chapitre 3. Quand elles arrivent en ville Gwenaëlle d’Aboville

En 1980, l’architecte et sociologue américaine Dolores Hayden posait la question suivante : « what would a non-sexist city look like ? ». À quoi une ville non sexiste pourrait-elle ressembler ? La formulation même de la question est importante. Cette historienne et théoricienne de la ville, qui a défendu l’idée d’un pouvoir de l’espace (« power of space ») soutient en effet que les configurations spatiales ont une agentivité, une forme, et peut-être même une esthétique ? Ce chapitre du séminaire aborde l’introduction et le développement de la prise en compte des femmes, puis du genre, dans la pratique de l’urbanisme. En Europe, aux Etats-Unis, au Canada, ou encore en Amérique latine, le vingtième siècle voit l’émergence de figures féminines de l’urbanisme, et la profession se dote de méthodes pour aborder l’espace avec le prisme du genre et progresser dans la conception d'aménagements voulus égalitaires.

Chapitre 4. Relations multiples : espace et corps Iris Lacoudre

Ce chapitre propose de se concentrer sur l’espace domestique, en tant que champ à investiguer, où genre et architecture sont intrinsèquement entremêlés. Témoignant d’une forme de discrimination ou d’émancipation, l’espace domestique et les gestes qui en découlent engagent toute une série de dispositifs architecturaux et de relations sociales, parfois invisibilisés, que ce cours propose de mettre en lumière. Ce chapitre est divisé en trois séances qui déclinent une relecture de la notion de confort, à travers ses différentes pièces. En partant de la relation plurielle entre corps et espace, ce chapitre vise à déconstruire les normes pré-établies pour croiser des architectures du XXème siècle et contemporaines avec d’autres disciplines. Chaque cours propose de préparer collectivement la séance, afin d’amener à une forme d’écoute active et d’échange. A chaque séance, les étudiants.es pourront amener une représentation de la chambre qui pourra évoluer au fur et à mesure des séances, pour former un atlas des pièces à venir, déclinant les relations plurielles entre corps et espaces.

Bibliographie

Chapitre 1

Christine de Pizan, La cité des dames, Thérèse Moreau, Eric Hicks, Paris, Stock, 1996 (1404-1405).

Catherine Esther Beecher, Treatise on Domestic Economy for the use of young ladies at home, and at school, Boston, Marsh, Capen, Lyon, and Webb, 1841.

Sophie Calle, L’hôtel, Arles, Actes Sud Editions, 2019.

Chapitre 2

Ursula Le Guin, La theorie de la Fiction Panier, Newcastle, Cosmogenesis, 2024 (1986).

Leonardo Fiori, Albini Helg, La rinascente, Milano, Abitare Segesta, 1982.

Alison Smithson, Imprint of India, 1995.

Chapitre 3

Jane Jacobs, Death and Life of great american cities, New York, Random House, 1961.

Stephanie Dadour (dir.), Des voix s’élèvent, Féminismes et architecture, Paris, La Villette, 2022.

TVK (dir.), Places du Grand Paris, Paris, Building Books, 2019.

Chapitre 4

Michel de Certeau, L’invention du quotidien, Paris, Editions Gallimard, 1990.

Dolores Hayden, La grande révolution domestique : une histoire de l’architecture féministe, Montreuil, Editions B42, 2023.

Donna Haraway, Vivre avec le trouble, Vaulx-en-Velin, Les éditions des mondes à faire, 2016.